Archive

Archives pour la catégorie ‘Opération Boomerang’

OPERATION BOOMERANG, le prélude

14/02/2009

Le hurlement de terreur qui déchira l’aube ce matin là hante encore ses nuits, des dizaines d’années plus tard.

Le petit garçon qu’il était alors s’était levé, comme chaque jour, pour se préparer à attraper le bus de 7 heures, direction l’école. Les yeux encore alourdis de sommeil, il lui avait fallu une seconde pour voir son père. Il était suspendu à l’étroite fenêtre d’aération de la minuscule salle de bain familiale, un nœud de fil de fer en guise de collier sanguinolent, la langue dehors, le visage tordu d’une douleur encore présente, déjà violacé. La petite fenêtre s’était ouverte sous le poids et le corps de son père s’était affaissé dans la baignoire, formant un angle peu naturel, grotesque comme peuvent l’être les pantins.  Le choc allait résonner en lui toute sa vie : son père, Raul Martines, s’était pendu.

 

Raul Martines était parfait pour le malheur, comme né pour souffrir.

L’exploit de sa vie avait été d’arracher sa famille à la misère crasse des pueblos en franchissant la frontière mexicaine vers l’eldorado yankee. Travailleur, éduqué, il avait assez rapidement trouvé du travail, un petit salaire et un abri pour les siens dans un quartier décoté. S’il avait su se rendre au pied de l’échelle, il n’avait cependant pas réussi à la gravir. Son implantation dans le pays de la réussite restait précaire car sa famille et lui y étaient restés « des immigrés ». Son incapacité à se débarrasser d’un accent épais, la fatigue, l’usure de la lutte pour le pain quotidien avaient fini de raboter ses restes d’ambition ; l’ingénieur mexicain avait petit à  petit abandonné toute combativité et s’était renfermé sur lui-même jusqu’à disparaître de la vue de tous, et même de la vie, le jour où son fils le trouva mort.

 

L’affaire avait commencé un matin, bien des mois plus tôt. Ce jour là, Raul s’était levé avec allant. Il ne sentait plus ses arthrites ronger ses jambes et ses bras usés. Malgré les brumes de chaleur qui troublaient la ville si tôt dans la journée, une énergie nouvelle l’irriguait et le poussait vers le bureau avec un enthousiasme qu’il croyait depuis longtemps oublié.

Raul avait beau dire, Maria, sa femme, sceptique, se refusait à partager sa bonne humeur et depuis plusieurs jours essayait de tempérer son optimisme croissant. Le sort les avait tant de fois accablés, qu’elle ne pouvait croire à un destin moins funeste. Echouée dans un royaume petit blanc du grand Sud américain, Maria avait quarante ans ; elle en paraissait cinquante. Elle avait le corps épais d’une femme qui s’était frottée à des années de ménages et pliée à des frustrations nombreuses.

Frustration d’être restée en bas de l’échelle malgré le diplôme d’ingénieur qui ouvrait un monde de promesses à son fiancé dans leur Mexique natal ; frustration de n’être qu’une immigrée aux franges d’une société de notables ; amertume d’une beauté perdue au fil des grossesses et des privations. Maria, si belle en sa jeunesse, était devenue terne et amère.

Raul, lui, était resté souriant et se contentait de ce que le Seigneur voulait bien lui accorder. Satisfait d’avoir su créer, malgré tout, un foyer où la faim n’existait pas et d’avoir acquis une place reconnue parmi une équipe d’ingénieurs blancs issus des meilleures écoles américaines. Cette bonhomie, que sa femme qualifiait de manque d’ambition, valait à Raul l’estime de ses collègues, de ses patrons et de tous ceux qui le connaissaient un peu. Raul passait pour un homme sérieux, gentil, un père de famille sans histoire dont personne ne faisait de cas.

Ce matin là, en se rendant à la Floridex, Raul n’était pas vraiment inquiet ; juste un peu excité à l’idée de l’entrevue que lui accordait le Vieux, le patriarche du clan Tash et Chairman de la jeune société d’ingénierie. Raul avait obtenu un rendez-vous avec le grand patron, en passant par le directeur de son service, sur l’argument qu’il avait « quelque chose de très important à lui dire et qu’il ne lui ferait pas perdre de temps. »

Affublé de son éternelle sacoche en cuir de bison, inhabituellement gonflée de documents,  Raul était entré dans l’imposant bureau du patriarche du bout des orteils. Assis, sur le bord d’un immense fauteuil de cuir, il s’était tout de suite recroquevillé sous la parole tonitruante mais chaleureuse du grand patron.

- Alors, mon cher Raul, quel bon vent t’amène en ce jour du Seigneur si splendide ? Voilà bien longtemps que je ne t’ai vu. Rien de grave au moins ?

Raul secouait légèrement la tête – non rien de grave.

 - Et ta femme ? Tes enfants ? Tout le monde va bien ? Les petits, ils poussent, tu es content ?

Raul ébaucha un vague acquiescement – oui oui, ça pousse.

- Bon, bon je parle, mais dis-moi plutôt ce qui t’amène. Un petit verre avec moi ? Détends toi, Raul, allez quoi, mets toi à l’aise.

Raul recula de quelques millimètres sur le cuir moelleux et re-secoua la tête – non rien, merci.

Une fois installé un verre à la main, le vieux Tash, les yeux perdus dans le liquide doré, prêta enfin attention à son employé. Qu’est-ce qui pouvait bien pousser un type aussi discret que ce brave Mexicain à franchir les barrières qui les séparaient ? Il était venu mendier quelque chose, sans doute quelque chose d’important pour oser s’adresser au Bon Dieu, et bah, comme c’était la première fois, Tash n’était pas mal disposé. Un petit geste envers ses employés de temps en temps faisait du bien à sa réputation et, il devait l’admettre, à sa bonne conscience évangéliste. Aussi, quand Raul réussit à s’éclaircir la voix et à s’exprimer, le vieil homme fut très surpris.

- Monsieur Tash, je ne veux rien vous demander, mais plutôt vous donner quelque chose qui, j’espère, vous satisfera.

- Hum, oui ? Me donner quelque chose, à moi ?C’est …gentil.

Comment un brave sbire qui habitait une bicoque préfabriquée par sa propre filiale de TP, une jolie petite baraque peinte en mauve parmi des dizaines exactement identiques, pouvait-il lui offrir quelque chose que lui, millionnaire en dollars depuis cinquante ans, ne put s’offrir ?

- Je suis votre employé depuis bientôt dix-sept ans Monsieur Tash et grâce à votre confiance et à votre entreprise, j’ai pu m’établir, m’installer dans une maison, petite mais confortable, et assurer la stabilité à ma famille. Aussi, c’est à vous et à personne d’autre que je réserve le fruit de mon travail.

- C’est bien mon cher Raul, mais pourquoi ne pas en parler à ton chef d’équipe ?

- Parce que ce que je vous amène est trop précieux et seul vous serez à même d’en faire un bon usage. Mister Bricks, mon contremaître, n’aurait jamais accepté de m’écouter. Cela ne concerne pas directement mes attributions au sein de son service.

-         Bon d’accord, alors ?

Raul s’était mis à farfouiller dans sa sacoche. Il triturait un amas de feuilles froissées et en ressortit quelques feuillets agrafés. Son visage régulier mais marqué de rides profondes laissait paraître son souci.

-         Votre métier, Monsieur Tash, c’est l’immobilier et le bâtiment. Et les gens comme moi, vos ingénieurs, nous sommes payés pour mettre en œuvre les plans de vos architectes le moins cher possible.

-         Oui, effectivement c’est bien ça, marmonna le Vieux en se remémorant ses débuts basés sur l’intuition qu’à l’aube des années de croissance, les golden Fities and Sixties, sa fortune s’érigerait sur deux socles : l’immobilier pour ses plus-values faciles, et le BTP pour ses marges cachées ; le bâtiment permettant d’investir dans la pierre.

-         C’est en travaillant sur un problème de levage de cloisons préfabriquées que j’ai eu l’intuition d’un nouveau dispositif mécanique révolutionnaire. Très efficace.

-         Et alors, Bricks n’est pas intéressé ?

-         C’est que je ne lui ai pas proposé.

-         Mais pourquoi donc ?

-         C’est que ce dispositif ne concerne ni le bâtiment ni le TP, Monsieur.

-         Bah, alors quel rapport avec moi ?

-         Cela fait des années que je passe mes soirées, quand ma femme et mes filles dorment, à réfléchir à des nouvelles techniques. Je me suis toujours dit que si j’arrivais à inventer quelque chose, je pourrais sans doute apporter un peu plus de confort à ma famille. Et j’ai fini par trouver quelque chose. Mais ce que j’ai inventé, Monsieur Tash, est plutôt l’inverse d’un dispositif de levage. Et donc, il n’y avait aucune chance que le Señor Bricks m’écoute. Il est comment dire, trop .…. concentré sur ses ordres. Mais, vous je suis sûr que vous saurez comprendre tout le profit qu’on peut tirer d’un bras de levier révolutionnaire.

Le vieux Tash se projeta en avant et son rire tonitruant éclata à la face du pauvre Raul. Plus d’un pauvre type avait été déstabilisé par les rugissements du vieux, ne sachant s’il fallait y voir du lard ou du cochon, avoir peur ou rire avec lui.

- Sacré Raul ! Tu sais flatter quand il faut. Tu es un malin, toi ! Alors maintenant arrête de tourner autour du pot : au fait ! On m’attend, tu comprends.

-         Ben voilà. Si vous étiez dans l’industrie pétrolière, et plus précisément dans le forage vous comprendriez que mon « démultiplicateur de levier » pour bras de forage peut vous donner un avantage sur tous vos concurrents. Pour un pétrolier, forer moins cher, plus vite, sans casser, est du pain béni. Pour un promoteur comme vous, cela n’a pas beaucoup d’intérêt, à moins …

-         … de se lancer dans la prospection, termina le vieux qui était tout sauf engourdi. Mais, dis-moi, si ton multiplicateur machin est aussi efficace que tu le dis, que veux tu que j’en fasse ? Tu as bien une idée derrière la tête en venant me voir.

-         Avec tout le respect que je vous dois, je me suis imaginé que vous seriez content si je vous réservais ma trouvaille. Si vous décidez de prospecter, vous pourriez vouloir l’exclusivité de ma découverte ?

L’alcool doré se mis à tourner en vagues lentes dans le verre du vieux, dans un silence lourd de pensées. Le Vieux cogitait à toute vitesse. Un sourire réprimé lui froissait les bacchantes. En quelques instants, il venait d’échafauder une stratégie et d’entrevoir le scintillement de l’or pur.

            - Ecoute-moi bien Raul. Tu as bien fait de venir me voir. Je ne sais pas si tu dis vrai et si ce bras vaut quoi que ce soit ainsi que tu l’affirmes. Mais si c’est le cas, je peux effectivement envisager de mettre Floridex sur le coup et tu pourras en retirer un beau paquet. Mais, je ne peux rien garantir comme cela en deux minutes sur tes seules promesses. Il faut que je fasse faire une étude, que j’envisage une stratégie d’investissement, … bref je ne peux rien faire tant que je ne suis pas convaincu de la valeur de ton bras de levier machin.

            - ’démultiplicateur de levier.

-         Mouais. Tu dis que tu veux déposer un brevet ?

-         Oui, au bureau des Patents d’Austin, je me suis renseigné il y a quinze jours, mais comme je travaille tous les jours, je n’ai pas eu le temps de déposer un dossier.

-         Bon, voilà ce qu’on va faire. Tu vas me laisser tes plans, que je les montre à un ingénieur compétent. Moi, je n’y connais rien et il me faut quelqu’un de la partie, pour savoir si ça vaut quoi que ce soit. Tu me donnes une semaine. Et dans une semaine, tu reviens me voir et je te dirai ce que je suis prêt à faire.

Tash s’était levé tout en parlant et d’un vaste mouvement de bras avait ramassé d’autorité les documents épars de Raul qui s’était retrouvé debout devant la porte, une tape vigoureuse dans le dos en guise de « allez, à la semaine prochaine, et t’en fais pas, je m’occupe de tout. T’as bien fait, j’en toucherai un moi à Bricks ».

 

Une semaine passa. Raul avait mal dormi cette semaine là. Partagé entre malaise et espoir irrépressible, il n’arrivait pas à se concentrer. L’entretien avec le Président Tash s’était bizarrement terminé et sans savoir pourquoi, il n’arrivait pas à se satisfaire de la fin de leur discussion. Cette sortie expresse n’était sûrement pas uniquement la preuve que le Vieux savait décider vite.

La semaine suivante, c’est donc encore plus anxieux que la première fois qu’il s’installa sur le fauteuil visiteur de Tash. Cette fois, le Vieux n’était pas seul. Un homme en costume gris, l’air sinistre l’accompagnait comme un hibou accompagne sa branche.

-         Mon cher Raul, je te présente Mister Hains. Il est avocat. Je l’ai fait venir de Californie. Un vrai crack. C’est un spécialiste du droit de la propriété intellectuelle. Tu comprends ? Les brevets, les royalties et tout ça.

-         Oui, chuchota Raul mal à l’aise.

-         Comme je te l’avais dit, j’ai fait évaluer ton démultiplicateur. Bon, c’est vrai qu’il est pas mal, assez nouveau même. Mais il ne faut pas exagérer, c’est quand même quelque chose d’assez facile à copier, voire d’assez banal d’un point de vue purement technique.

Raul restait coi et son regard allait du vieux Tash à l’avocat qui ponctuait chaque phrase de son riche client d’un hochement de tête approbateur. Pourtant il en était sûr, son invention était une vraie trouvaille.

-         Tellement facile à copier en fait, continua le Tycoon, que tu n’est pas à l’abri que quelqu’un d’autre invente la même chose. En fait, cela pourrait se faire à n’importe quel moment quand tu penses à l’argent dont disposent les pétroliers pour leurs ingénieurs.

-         C’est pourquoi, reprit l’avocat, nous avons pris l’initiative de sécuriser ce démultiplicateur. C’aurait été une faute de ma part de ne pas le faire. Le démultiplicateur fait donc l’objet d’un brevet et est maintenant protégé.

Le Mexicain  ne savait trop que penser.

-         Protégé ? répéta-t-il.

-         Oui, protégé, maintenant, il ne peut plus être copié. Ca sert à ça les licences.

-         Si vous permettez oune question Señor Tash ; avez-vous pris la licence à mon nom ?

Sous stress, l’accent mexicain de Raul ressortait. Le vieux Tash se tourna vers Hains. La question était attendue et les deux hommes avaient convenu de la réponse. L’homme en gris s’y colla.

-         Certainement pas Monsieur Martines ! Il n’y avait aucune raison pour cela. Le brevet FR HY 7843 US48 appartient à la Floridex. Vous avez vous-même déclaré au Président Tash que c’est dans le cadre des compétences acquises à la Floridex que vous avez développé ce dispositif. En tant que salarié, ce que vous produisez appartient à la Floridex. ¨Il n’y a aucune ambiguïté à ce sujet. Pas de débat.

-         Mais rassure-toi mon brave, la Floridex sait reconnaître le mérite. Bien que ce travail ne concerne pas directement nos activités, j’ai décidé de te faire attribuer une prime exceptionnelle. Tes enfants et ta va femme vont avoir un Père Noël très généreux cette année.

-         Je vous remercie beaucoup Señor Tash. Mais si je peux me permettre, j’ai développé le démultiplicateur de bras pendant mes heures de loisirs et à mon domicile, pas au bureau. Le brevet devrait m’appartenir !

-         Il ne sera pas difficile de prouver que le fondement de tes travaux trouve ses racines dans ton activité à la Floridex et que, par extension, les conclusions que tu en as tirées ont en quelque sorte été exportées de ton cadre professionnel. Il vaut mieux que vous cessiez de penser l’inverse, Monsieur Martines.

Le ton de l’entretien s’était alors fortement durci. Tash, le faciès incapable de cacher ses sentiments, laissait apparaître le mépris dans lequel il tenait réellement l’audacieux et se mit alors à vociférer, relayé par le ton doucereux de son avocat californien. Raul n’était pas à la hauteur. Il ne pouvait en imposer ni s’imposer à ces hommes de pouvoir, établis et puissants. Ils étaient le pouvoir, lui toujours un étranger. Il se fit éconduire, puis retourna chez lui avec pour tout acquis une menace implicite.

-         Restez tranquille, contentez-vous de la prime que Monsieur Tash a la bonté de vous accorder, abandonnez vos idées stupides et illégales de vouloir déposer le fruit de votre travail en votre nom et alors tout ira bien. Vous continuerez à travailler pour la Floridex, vous continuerez à jouir de l’estime de vos collègues et la Floridex n’aura pas à vous envoyer mes collègues, avocats spécialisés bien moins conciliants que je ne le suis, ni à s’adresser à votre famille pour vous faire entendre raison. Nous nous comprenons bien Mister Martines ? »

 

L’avocat avait parlé, Tash avait grogné en lui serrant hâtivement la main comme s’il avait affaire à un rat mexicain, et Raul était rentré chez lui, comprenant qu’il s’était fait plumer. Pendant plusieurs jours, il n’osa rien dire à Maria jusqu’au soir où ses filles, rentrant de l’école communale, leur expliquèrent que sur le chemin du retour, elles avaient été plus ou moins forcées de monter dans une voiture, « la voiture d’un monsieur riche » par des inconnus. Les « gentils messieurs », très affectueux, avaient caressé le visage étonné des petites filles et leur avaient donné des poupées en échange d’une mèche de cheveux et d’un message à transmette à leur père. « Tu diras à ton papa que ses amis pensent à lui ; qu’il n’oublie pas que le pétrole ça tâche. Vous avez bien compris ? Dîtes-lui bien que ses amis seront toujours là pour lui et pour veiller sur vous ».

 

Maria n’avait rien compris et s’était effrayée. Raul, pour qui la signification à peine voilée du jeu de mots douteux ne faisait aucun doute – pas touche au pétrole, il est à Mister Tash –, du avouer à sa femme de quoi les avertissait ce faux enlèvement. La menace sur ses proches était claire.

Outre un mari objet des foudres d’une femme en colère, la vraie victime de ce vol de fortune fut l’ambition cassée de Raul Martines. Toute sa vie, la sécurité de ses enfants aurait pour prix son silence et la fin de ses protestations. Ce jour-là, il s’était résigné à rester à sa place de petit immigré salarié et à ne pas chercher à passer dans la cour des grands. Son fils garda le souvenir d’un père effacé, timoré, bien loin de l’image du père tout puissant que porte naturellement en lui chaque petit garçon.

Raul Martines endura la fin de sa vie à regarder grandir la fortune du clan Tash qui se fit une place et un nom incontournable dans le pétrole. Il fut progressivement oublié derrière une table à dessin anonyme de son département d’études puis perdu de vue dans un groupe, Floridex Inc., qui compta bientôt des dizaines de milliers de collaborateurs. Des milliers de têtes inconnues les unes aux autres que s’efforçaient d’unifier sous des « valeurs d’entreprises » de jeunes managers embauchés par la dynastie Tash à la sortie de leur prestigieux MBA de la côte Nord Est.

Les maigres tentatives du petit ingénieur de faire défendre ses droits furent vite étouffées sous le poids de l’argent Tash qui, déjà, achetait tout, de la probité des avocats les plus idéalistes aux arguments des hommes de mains les plus consciencieux. Intimidations, arcades ouvertes, menaces de licenciement… Raul Martines n’avait pas les armes qui lui auraient évité la résignation ; il n’en avait plus la force, ni la volonté non plus.

Proie complaisante de la fatalité, Martines mourut jeune laissant une femme aigrie, deux filles à la porte des études et un fils sans modèle. Les années passèrent et engloutirent cette histoire.

Le clan Tash eut vite fait de passer aux oubliettes de l’Histoire le petit ingénieur mexicain que leur patriarche avait spolié pour les ancrer dans les eaux profondes des grandes fortunes. La richesse n’a pas de pitié pour les sans grade. La dynastie Tash non plus.

 

*

 

Opération Boomerang , , ,